L’exposition précoce et excessive aux écrans (Mai 2018)

Posted on mai 10th, 2018

 

L’exposition précoce et excessive aux écrans (Epeé) : un syndrome neuro-développemental qui concerne les tout-petits et dont la fréquence augmente…

Daniel Marcelli, professeur émérite de psychiatrie de l’Enfant et de l’Adolescent
(Voir aussi l’entretien dans Le Monde, supplément « Science et Médecine, mercredi 2 mai 2018, p 8)

 

Depuis quelques mois une polémique enfle et alimente tribunes contradictoires, émissions de télévision, site internet et articles de presses multiples : les écrans sont-ils de nature à nuire au développement des très jeunes enfants (moins de 3/4 ans) et de provoquer divers troubles, en particulier des « symptômes d’allure autistique » ? La nocivité relative des écrans pour les très jeunes enfants n’est pas une nouveauté. Elle a été signalée par de nombreuses sociétés scientifiques en France, en Etats-Unis, au Canada, etc. Plusieurs recherches, telle celle de Linda Pagani débutée dès 1998, souvent citée, ont montré les effets inquiétants d’une exposition à la télévision pour l’enfant comme pour l’adolescent. En France Serge Tisseron a signalé régulièrement le danger des écrans (campagne 3-6-9-12)… Pourquoi ce regain de polémique ?

D’abord, l’exposition excessive aux écrans chez les tout-petits (moins de 3/4 ans : il ne sera question ici que de cette tranche d’âge) est un phénomène nouveau datant d’une dizaine d’années. Cette exposition s’est rapidement et massivement amplifiée du fait de la multiplication des écrans (petite console de jeux, smartphone, tablette, ordinateur, télévision, etc.) qui sont proposés comme jeux mais aussi prêtés par les parents ou a fratrie, à tout moment dans la vie quotidienne (pour jouer avec certes, mais aussi dans les magasins, les salles d’attentes, la voiture, les transports et même lors du repas ou de l’endormissement) au point que, pour certains tout-petits l’écran devient un « compagnon de vie » quasi permanent…

Depuis un petit nombre d’années tous les professionnels pas seulement médecin, pédiatres ou pédopsychiatres, mais aussi psychologues, infirmiers, puéricultrices, enseignant de maternelle, personnel de crèche ou de halte-garderie, tous constatent l’apparition de comportements inquiétants avec une fréquence croissante : retard de communication et de langage devenant patent vers 18/30 mois, prosodie particulière, centrage d’intérêt de plus en plus exclusif à la maison sur les écrans, difficulté de contact avec les autres enfants, conduites d’allure agressive, agitation et instabilité d’attention, maladresse dans l’exploration fine, manque d’intérêt pour les jeux habituels, etc. Chaque enfant ne « collectionne » pas tous ces symptômes mais peu s’en faut… Ces divers troubles ont été bien résumés dans une vidéo postée sur You Tube le 1er mars 2017 par les docteurs Ducanda et Terrasse.

Ces observations concernent toutes les couches de la population en particulier dans les familles multibranchées. Elles sont aussi fréquentes dans les populations vulnérables où un écran est offert aux enfants très jeunes avec l’espoir que cela stimulera son développement, facilitera les divers apprentissages et enrichira ses connaissances… Je ne m’étends pas sur ce point mais il est hélas fondamental. Dans les populations dites « favorisées » bien au fait des connaissances actuelles, le danger de l’exposition aux écrans est mieux repéré et les plus petits en sont préservés…

Une évidence doit être rappelée : tous ces écrans exercent une puissante attractivité qui entraîne une captation/fascination du regard chez le tout-petit qui semble hypnotisé. Devant la tablette, son corps est immobile, ses yeux grand-ouverts et son visage souvent inexpressif, voire figé ! L’écran le rend soudain « sage comme une image » mais les enfants ne sont pas des images ! D’où vient ce pouvoir hypnotique ? Il s’explique aisément par le fait que, dès la naissance, l’œil est attiré par le mouvement : tout ce qui bouge est un attracteur puissant de la vision. Or les vidéos programmées pour les enfants « offrent » un mouvement permanent. Chez les plus petits (entre 6 et 18 mois) cette captation s’effectue au détriment de l’exploration manuelle, sensorielle, sensuelle, buccale si importante à cet âge pour mieux appréhender les objets du monde. Ils en sont en grande partie privés. Par la suite, la même surexposition ampute le besoin vital d’interaction avec les proches, rompant l’échange parent-enfant dont la caractéristique principale est une remarquable synchronie relationnelle bien décrite par les scientifiques. Cette période dite de référence sociale, est essentielle à l’enfant pour comprendre « le sens du monde » dans un climat d’interaction partagée. L’écran vient perturber ce besoin, celui du petit enfant comme celui du parent affairé à une autre tâche ou capté lui-même par son smartphone, sa tablette, satisfait de voir l’enfant tranquille ! L’exposition aux écrans réalise ainsi une véritable privation interactive à l’âge où les enfants ont un besoin vital de ces interactions. Elle doit être différenciée de la carence affective ou de soin qui ne donne pas exactement les mêmes symptômes et n’entrave pas le développement de la même façon…

Enfin comparons un enfant (2/3 ans) regardant un album avec un adulte et le même enfant regardant la même histoire sur une tablette. Avec l’album, l’adulte commente, montre du doigt, soutient l’attention de l’enfant. Si ce dernier regarde ailleurs, le parent récupère son attention en lui montrant un nouveau détail puis poursuit l’histoire. Que s’est-il passé ? Pendant 15/20 secondes l’enfant s’est détourné de l’image mais pour mieux penser/rêver: il investit une activité de penser autonome. Cette capacité de se détourner du percept pour investir la pensée est un facteur essentiel du développement de l’attention, une activité cognitive indépendante des stimulations perceptives. Inversement l’histoire en vidéo, faite d’une incessante agitation sur la tablette souvent avec des visages non synchronisés par définition, capte la fonction visuelle, intrigue le tout-petit et entrave sa capacité à se détourner du percept pour penser/rêver. D’où le paradoxe toujours constaté : des petits enfants étrangement immobiles devant des écrans et constamment agités dès qu’ils en sont privés. Peut-être cherchent-ils dans un monde moins agité des stimuli capables d’accrocher une attention devenue défaillante… Ces hypothèses, fortement étayées par les constatations cliniques, seraient certes à confirmer par des études neuro-développementales : il serait grand temps de les entreprendre !

Un faisceau d’arguments cliniques plaide donc en faveur de la description d’un trouble neuro-développemental nouveau « l’Exposition précoce et excessive aux écrans (Epeé) » trouble lié à un perturbateur environnemental nouveau (l’écran sous toutes ses formes) qui interfère dans les besoins développementaux du tout-petit (moins de 3/4 ans). Ce syndrome associe un retard de communication qui devient évident à partir de 2/3 ans, un intérêt devenant exclusif, une agitation et des troubles du comportement, une instabilité d’attention, des maladresses gestuelles, etc. Il est susceptible de provoquer des erreurs ou des confusions de diagnostic en particulier avec les troubles du spectre autistique (TSA) dont il doit être distingué. On a parlé de « symptômes d’allure autistique », voire « d’autisme virtuel ». Ce sont là des expressions malheureuses, source de confusion. Elles ont provoquées la colère de certains parents d’enfant autiste. Les autistes sont comme tous les enfants : ils se calment volontiers devant les écrans. Ils semblent même mieux apprendre par les écrans que par la relation humaine. Leurs parents ont donc tendance à leur offrir des écrans ! On comprend la vivacité de leur réaction, ces parents se sentant encore une fois « accusés » par écrans interposés ! Mais ce n’est pas parce que les enfants autistes se calment voire progressent grâce aux écrans que ces mêmes écrans seraient bénéfiques pour tous les enfants ! Les parents d’enfants autistes déclarent souvent que leurs enfants ont des « besoins spécifiques », donc ce qui est bon pour ces derniers n’est pas nécessairement bon pour les petits enfants non autistes…

Contrairement aux enfants autistes, les enfants atteints de ce syndrome « Epeé » ne détournent pas les yeux, du moins pour les plus jeunes et surtout la suppression totale des écrans après une période difficile de protestation active, s’accompagne d’une amélioration comportementale (meilleur contact, visage plus expressif et souriant, plaisir aux jeux relationnels et redécouverte des divers jouets conforme à l’âge, cube, personnage, jeux de faire semblant, reprise de la communication langagière, etc.) d’autant plus importante que cette suppression des écrans est mise en place rapidement. C’est dire la relative urgence de cette proposition « thérapeutique » ! Aujourd’hui l’évaluation minutieuse du temps global passé par le tout-petit devant tous ces écrans doit être systématique lorsque les symptômes suscités sont présents.

Quels conseils donner aux parents d’enfants tout-petits ? La suppression totale des écrans est illusoire même chez les tout-petits ! Pourquoi ? Parce que les recommandations négatives ne fonctionnent jamais ; parce que la liberté individuelle doit être préservée ; parce que les écrans nous ont envahi et que les enfants nés au début de ce millénaire vivront avec ; parce qu’ils peuvent aussi être des facteurs de développement, de connaissance, etc. Aussi, avec les jeunes enfants de moins de 3/4 ans,  les divers écrans (smartphone, console de jeu, tablette, ordinateur, télévision et autres objets à venir tels que les lunettes 3D !) ne devraient jamais être donnés à l’enfant seul mais utilisés en présence de l’adulte pendant un temps limité (entre 5 mn et 15 mn selon l’âge) ; au terme de ce temps l’écran devrait être coupé et l’adulte « reprendre la main » en commentant les images, racontant l’histoire, pour réintroduire une interaction vivante et ludique ; ce temps de « pose écran » devrait durer 3 à 4 fois plus longtemps que le temps d’exposition. En bref l’écran et les diverses vidéos pourraient être utilisés comme un objet permettant à la relation parent enfant de s’enrichir de diverses thématiques et connaissances partagées du monde, tout en apprenant intuitivement au tout-petit à introduire des temps de pose et de réflexion ce que la nature captative des écrans et son jeune âge ne lui permettent pas de développer spontanément.

Ce problème, celui de l’Exposition Précoce et Excessive aux Ecrans étant relativement nouveau, des recherches spécifiques sur cette tranche d’âge devraient être entreprises en urgence (études épidémiologiques, recherches actions en milieu naturel, travaux sur le développement de l’attention) afin d’apporter rapidement des données précises et des éclaircissements de nature à rendre plus objectif ce débat et de servir la cause de ces très jeunes enfants.

Daniel Marcelli
Président de la SFPEADA

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